Hommage à Pierre Levasseur
(1937-2010)


Pierre Levasseur a été pour moi un ami et un camarade depuis plus de 50 ans puisque c'est en 1958 que je l'ai rencontré.

Mais, pour saluer sa mémoire ici, j'insisterai d'abord sur les 15 dernières années de son activité, avant tout consacrées au CERMTRI. Avant tout, mais pas seulement : jusqu'au bout, Pierre aura assuré ses tâches de syndicaliste dans son association de retraités, participant aux grandes manifestations contre le projet Sarkozy-Fillon-Woerth, combattant pour son retrait. Jusqu'au bout aussi, il aura poursuivi son activité politique au sein du Parti ouvrier indépendant.

Il demeure que dès qu'il prit sa retraite, son activité dans le CERMTRI occupa pour lui une place centrale. De 1995 à 2010, il en a été un “permanent”, mais un permanent bénévole.

Je crois pouvoir parler au nom de tous les camarades qui ont été associés à l'activité du CERMTRI pour dire que le travail accompli par Pierre Levasseur a été considérable. Disposant au départ de moyens réduits et d'une équipe de travail dévouée mais bien insuffisante par rapport à l'étendue des tâches, il a œuvré sans relâche à une transformation du CERMTRI, visant à en faire ce qu'il est aujourd'hui : un centre d'archives d'une extrême richesse, une bibliothèque considérable et un lieu d'accueil et de travail pour tous ceux, chercheurs et militants, étudiants et travailleurs qui s'intéressent à l'histoire du Mouvement ouvrier.

On peut certes dire – et c'est exact – que Pierre Levasseur a été dans ces années la cheville ouvrière du CERMTRI. Toutes les qualités, les connaissances, le savoir-faire que lui avaient enseignés son expérience professionnelle et surtout son combat constant comme militant ouvrier, comme militant et responsable syndical et comme militant politique, il les a mis au service du CERMTRI. Sa rigueur, son attachement au détail qui est parfois décisif, son opiniâtreté ont sans aucun doute été un élément essentiel du développement du CERMTRI.

Mais on ne saurait en rester là. Tout autant que son organisateur, Pierre a été un animateur du CERMTRI. Il a permis que soient conservées et rassemblées les archives essentielles à l'histoire du mouvement ouvrier, en particulier des organisations révolutionnaires et de celles qui se réclamaient de la IVème Internationale. Il a joué un rôle central dans le fait que ces archives, ces documents, ces journaux, sauvés de la destruction ne soient pas entreposés comme des pièces de musée mais soient accessibles à tous ceux qui voulaient les consulter.

Accessibles d'une double manière : d'abord, parce que le fonctionnement régulier du CERMTRI permettait qu'ils puissent être mis à la disposition de chercheurs et de militants pour qu'ils les consultent sur place ; mais accessibles aussi, parce que des extraits de ces documents, avec des références précises étaient régulièrement publiés dans les Cahiers du Cermtri.

Ces Cahiers qui sont maintenant devenus, comme on le dit, presque une institution, il a fallu pour en assurer la publication régulière dans des conditions difficiles à la fois de grands efforts et un sens aigu de l'organisation. Là aussi, Pierre Levasseur a joué un rôle central.

Les nombreux témoignages parvenus de France et de l'étranger après son décès brutal soulignent le fait qu'il avait aussi su faire du CERMTRI – malgré le caractère quelque peu spartiate de ses locaux – un lieu d'accueil chaleureux.

Ce sont des militants ouvriers de toutes tendances, des universitaires, des chercheurs, des étudiants qui ne partageaient pas nécessairement – et de loin – les engagements politiques de Pierre Levasseur, qui sont unanimes à reconnaître non seulement sa disponibilité mais sa connaissance du mouvement ouvrier et sa volonté de les aider. Il y a là, bien sûr, tout un aspect qui relève des qualités humaines du camarade Pierre Levasseur mais il y a plus.

Cet attachement à la vérité historique, ce respect des faits et des textes, joints à une pensée indépendante, à des positions politiques précises et donc à un jugement porté sur les faits et les documents, on peut dire qu'ils sont présents dans toute l'action militante de Pierre Levasseur.

En 1955, alors que l'Etat français cherche à écraser par la violence et la pire répression le mouvement d'indépendance du peuple algérien, Pierre Levasseur rejoint les Jeunesses socialistes parce qu'il veut combattre contre la guerre d'Algérie. Très vite, il voit les dirigeants qui prétendent parler en son nom renier ce qui est censé fonder leur action, devenir les organisateurs de cette guerre contre le peuple algérien. Il n'accepte pas, pas plus qu'il n'acceptera en 1958 la capitulation politique des sommets officiels devant le coup d'Etat qui institua la Vème République. Pas plus qu'il n'a accepté qu'au nom du “socialisme”, on massacre le peuple algérien, pas plus il n'a accepté qu'au nom du “communisme”, la révolution ouvrière hongroise soit écrasée dans le sang.

La distinction entre la vérité et le mensonge, le fait que la vérité est indispensable au combat des exploités et des opprimés est une donnée essentielle dans toute la vie militante de Pierre Levasseur.

Pour lui, il avait choisi politiquement, comme la conclusion logique de son combat l'adhésion à la IVème Internationale.

En même temps, durant toute sa vie professionnelle active, il a été un militant, un responsable et un organisateur syndical de grande qualité.

Je ne reviendrai pas ici sur les étapes de ce combat ; sa place dans le mouvement ouvrier a été reconnue par ses camarades et a été parfaitement exprimée lors de ses obsèques par l'hommage qui lui fut rendu par Jacques Marçot, ancien secrétaire général de la Fédération syndicaliste des PTT (CGT-Force ouvrière).

Chacun d'entre nous est pleinement conscient de ce que signifie pour le CERMTRI sa disparition. C'est un rude coup qui nous est porté. Mais précisément, l'activité déployée par le camarade Pierre Levasseur a créé les conditions qui permettent de poursuivre et, en s'appuyant sur ce qu'il a réalisé, de développer encore l'activité du CERMTRI.

François de Massot,
Président du CERMTRI