UN FAUSSAIRE MALADROIT.


Monsieur François Kersaudy est « professeur à l'Université de Paris-I .après avoir enseigné à Oxford  (pauvres anglais !) il est spécialiste d'histoire diplomatique et militaire  contemporaine. » et a paraît-il un  « talent singulier :il parle neuf langues. » Peut-être vrai : mais cela ne devrait pas l'autoriser à raconter n'importe quoi dans sa langue natale. Il écrit dans ce hors-série Historia (juillet 2011) consacré à Tintin (héros d'une bande dessinée Tintin chez les Soviets) présenté par le biographe de Mitterrand et de Sarkozy Franz-Olivier Giesbert. un article intitulé URSS les affameurs du peuple (pp 23 à 27) qui s'ouvre sur une grande découverte historique :
«  Ce que la Grande Guerre, la révolution et la guerre civile n'avaient pu faire, le communisme l'a accompli en un temps record : la ruine de l'agriculture, du commerce et de l'industrie russes. » (p 23) ; On s'interroge : est-ce pure ignorance ? l'auteur ne se serait-il renseigné que dans les égouts du Livre noir du communisme ?
Son affirmation qui ne repose sur aucun fait mérite en effet une double correction…
1) L'économiste proche des S-R, Pitirim Sorokine, qui détestait les bolcheviks et critiquait sévèrement la politique de réquisition des « excédents « de blé pendant la guerre civile menée par Lénine qui le chassa de Russie en août 1922, a souligne une vérité : «  Tout au long de notre histoire nous avons été un peuple affamé, qui n'est jamais sorti de la zone des famines chroniques, même aux 19 ème et 20 ème siècles. »1
Ainsi la Russie tsariste avant la première guerre mondiale, en temps de paix, a connu deux famines qui ont fait des centaines de milliers de morts en 1891 et en 1911.
2) La faim menace dès la fin 1916. Le ministre de l'Intérieur tsariste, Protopopov, prend des premières mesures timides de réquisition qui ne règlent rien.
3) La faim est si menaçante que le 23 février c'est cri de « Du pain ! Du pain ! » que les ouvrières du textile de la capitale débrayent et manifestent.
4) La faim se fait de plus en plus menaçant au cours de l'année 1917 sous le Gouvernement provisoire qu'au premier congrès des Soviets en juin 1917 lorsque le menchevik Dan veut démolir les propositions de Lénine il déclare :  « En réalisant ce programme est-ce que nous verrons circuler des trains pleins de blé, est-ce que nous obtiendrons les clous, les chaussures, les marchandises dont parlait Pechekhonov ? »2…ce qui veut dire clairement que dès juin 1917 on manque de blé, de clous, de chaussures et de toutes sortes de marchandises..
5) A la veille d'Octobre 1917 la famine frappe à la porte. Le 14 octobre le journal de Gorki, hostile aux bolcheviks, rappelons-le, Novaia Jizn, annonce une catastrophe alimentaire imminente et écrivant: Petrograd a besoin de 48.000 pouds (un poud = 16 kilos) de blé par jour.Le 11 octobre elle en a reçu 18.000, le 12, 12.000, le 13, 4.000. La famine approche. Le 16 octobre, le ministre du Ravitaillement du Gouvernement provisoire de Kerensky , désespéré, se demande comment obtenir du blé: en en doublant le prix d'achat ou en employant la force armée et conclut: «  si ,en doublant le prix, nous ne recevons toujours pas le pain qui nous est nécessaire, nous serons bien entendu contraints de recourir à la force militaire. » 3 peu sûre !
6) La guerre civile qui s'engage dans les semaines qui suivent la révolution aggrave évidemment la situation. Lorsque les bolchevik prennent le pouvoir, les entrepôts à blé sont vides, Petrograd a des réserves de farine pour un jour; l'armée et les ouvriers manquent de pain, mais espèrent que les bolcheviks vont régler le problème et signer la paix. Lénine , qui ne contrôle qu'une partie du pays ,abandonne la politique de réquisition du Gouvernement provisoire ,qu'il ne peut plus mener avec un appareil d'état disloqué( mais non détruit) et hostile. Les villes sont laissées libres de se ravitailler; les paysans se partagent les grandes propriétés qui assuraient l'essentiel du blé commercialisable, souvent en détruisant le matériel; ils produisent surtout pour le marché local et veulent vendre leur récolte un bon prix ou en faire de la vodka . C'est le retour au marché libre ,la disette et le triomphe du marché noir .La loi du marché est implacable : le prix des denrées alimentaires augmente dans les villes de 50 % en novembre 1917,de 30 % en décembre. La spéculation se déchaîne. Les comités d'usines tentent de troquer leur production contre du pain, des oeufs et du lait chez les paysans des alentours ou forment des détachements qui rôdent dans la campagne voisine à la recherche de stocks alimentaires sur lesquels les déserteurs se jettent eux aussi


Mr Kersaudy affirme que « le communisme a accompli en un temps record( l..)la ruine de ‘l'industrie », ce que écrit-il «  la Grande guerre, la Révolution et la guerre civile n'avaient pu faire. »Ici l'ignorance ou la mauvaise foi atteignent des sommets . A la fin de la guerre civile l'industrie russe est ruinée, presque totalement détruite. Rappelons des chiffres qui traînent partout ,que personne ne conteste, mais que Kersaudy semble ignorer malgré son multilinguisme : plus de la moitié du parc existant de locomotives est inutilisable; la production de fonte représente 2,4 % de celle d'avant-guerre, celle ses métaux finis 4 %,celle d'acier 2,4 %,l'ensemble de la production industrielle 20 % de celle de 1913, et la qualité des produits fabriqués est très basse.. La Russie est retombée à l'ère pré-industrielle: 48 des 50 hauts fourneaux installés en Ukraine sont hors d'usage. Si la production de charbon représente encore près du quart de celle d'avant-guerre grâce à une mobilisation quasi-militaire des mineurs ; le bois est devenu, dans certaines régions, le combustible essentiel d'une industrie artisanale. Cela c'est la situation au début de 1921 donc au moment où la guerre civile tire à sa fin.
Or – et sans vouloir justifier le moins du monde les méthodes de Staline et de la bureaucratie, la brutalité avec laquelle ils ont transféré des millions de paysans brutalement arrachés à la terre dont ils étaient dépossédés et sans formation dans des usines construites à la hâte, les chiffres sont là : malgré les malfaçons engendrées par les méthodes staliniennes ,l'une des raisons pour lesquelles l'URSS a militairement défait la Wehrmacht c'est qu'à partir de 1943 elle produit plus de tanks( de bonne qualité) et de pièces d'artillerie ( de qualité convenable) et des milliers d'avions( de qualité médiocre) que l'Allemagne ,nazie qui avait pourtant à sa disposition la quasi totalité du potentiel industriel de l'Europe continentale. Ainsi au début de 1945 l'Armée qui s'appelle encore rouge dispose de 108.00 canons et mortiers conter 43 .000 pour la Wehrmacht ,de 12 900 tanks contre 7087 pour la Wehrmacht et de 15 540 avions (répétons-le de médiocre qualité mais qui volaient quand même !) contre 6 800 pour la Luftwaffe.
Pour une industrie détruite après avoir été ruinée, ce n'est pas si mal..

Vous avez dit « prétextes » ?
On pourrait s'arrêter là .Mais Mr Kersaudy écrit :  « même les sujets de débat apparemment fondamentaux ; tels que la « révolution mondiale » contre « l ‘édification du socialisme dans un seul pays »,ne constituent que prétextes, faux semblants et querelles de mots : ce qui intéresse les neuf membres du Politburo – et surtout les quatre plus ambitieux d'entre eux – c'est la réponse à la question posée jadis par Lénine : Kto kovo «  Qui bouffe qui ? »
D'abord kto kovo ? ne veut pas dire « qui bouffe qui ? » mais dans un conflit entre classes sociales et non entre individus pour le pouvoir, qui va l'emporter sur l'autre ,ce qui pour Lénine ne relève d'ailleurs nullement du seul usage de la force et la contrainte
Ensuite si l'affrontement entre « révolution mondiale » et « socialisme dans un seul pays » n'était que la couverture idéologique d'une lutte d'ambitieux pour le pouvoir comment expliquer 
a) que Lénine en ait fait une question centrale. Ainsi Le 12 mars 1919, il déclare au Soviet de Petrograd:  « L'édification (du socialisme) dépend de la rapidité avec laquelle la révolution triomphera dans les pays les plus importants d'Europe. Ce n'est qu'après une telle victoire que nous pourrons nous atteler sérieusement à cette édification. » 5 Staline effacera cette phrase du texte imprimé de ce discours…bien longtemps après avoir liquidé les opposants ou dirait Kersaudy ses  « rivaux ». L'édition khrouchtchevienne ne la rétablira pas . Pourquoi donc si ce n'était qu'un faux semblant d'une lutte terminée depuis une génération  ?
b) Trotsky en fera plus que jamais une question de fond après la défaite de l'Opposition de gauche en URSS, après son exil, jusqu'à la fin de sa vie, et le fondement de la Quatrième Internationalr alors que la « succession de Lénine » était réglée depuis longtemps.
C'est donc bien une question de fond et non de circonstance. Mais là il ne s'agit peut-être pas d'ignorance ni de falsification, mais tout simplement d'incompréhension : ces questions de fond dépassent sans doute l'intelligence moyenne de Mr Kersaudy, suffisante pour pérorer à la Sorbonne d'aujourd'hui mais insuffisant pour aborder l'histoire de l'Union soviétique.

                                  Jean-Jacques Marie.