DERNIERE PARUTION : LE CAHIER DU CERMTRI n° 143
Les premières organisations
de la IVéme Internationale
en Argentine
(1929 - 1943)
Pour qui s'intéresse à l'histoire du trotskysme dans la seconde moitié du 20ème siècle et le début du 21ème siècle, l'existence, la place tenue dans les luttes politiques et sociales de l'Argentine par des organisation se réclamant de la 4ème Internationale, les divergences politiques entre elles sont bien documentées. Les noms de Moreno, de Posadas et de nombreux autres responsables sont connus.
Il en est de même pour les traits essentiels de la lutte des classes. Il existe – en français - de nombreux ouvrages disponibles qui traitent de la décennie où Peron était au pouvoir, des conditions de sa chute en 1955, des luttes de la classe ouvrière à partir de 1969, que n'interrompent pas le retour de Peron et qui amènent les cercles dirigeants de la bourgeoisie argentine à avoir recours, en 1976, au coup d'état militaire initiant une sanglante répression.
Mais pour ce qui est des conditions objectives et des grands développements politiques et sociaux, les périodes précédentes, le début du XXème siècle, les conséquences pour le mouvement ouvrier argentin de la révolution russe, les évènements des années 1930, etc... sont moins bien traités.
Surtout, il existe peu de documentation accessible sur les premières relations établies entre des militants du PC argentin et l'Opposition de Gauche Internationale, sur les positions des premières organisations - formées avant la proclamation de la 4ème Internationale et la seconde guerre mondiale – se réclamant du trotskysme.
Dans ce Cahier consacré aux premières expressions organisées du trotskysme en Argentine, la plupart des documents publiés sont inédits en français (A l'exception des lettres de Léon Trotsky, tirées des Oeuvres, du commentaire de Fossa sur sa rencontre avec Trotsky, tiré des Cahiers Léon Trotsky et du Rapport de Moreno, extrait d'un bulletin du Secrétariat International de la 4ème Internationale).
Ce Cahier couvre la période de 1929-1943. Cette périodisation n'est pas arbitraire. L'année 1929 marque le début de relations effectives avec Trotsky et avec l'Opposition de Gauche. 1943 marque l'effondrement du système politique tel qu'il fonctionnait dans les années 1930; les militants se réclamant du trotskysme se trouvent donc face à de nouveaux problèmes et c'est par rapport à eux qu'il se différencient. La question de l'analyse du péronisme deviendra déterminante.
Ce Cahier fait largement usage du livre d'Ernesto Gonzalez « El Trotskismo obrero e internationalista en la Argentina », dont la première partie est précisément consacrée à la période 1930 et se réfère à la thèse d'Osvaldo Coggiola sur l'«Opposition de Gauche en Argentine». Nous remercions de sa coopération le CEIP Leon Trotsky de Buenos Aires.
L'Argentine est le pays d'Amérique latine qui a connu le plus tôt un processus d'industrialisation. C'est un pays d'immigration.
Le mouvement ouvrier se constitue comme tel dès la fin du XIXème siècle et il est bien évidemment marqué par les influences et les traditions qu'apportent avec eux les éléments principaux de cette émigration (Italie, Espagne). Le mouvement syndical est ainsi largement influencé par l'anarcho-syndicalisme. Le parti social-démocrate sera fondé sous la direction de Juan. B. Justo en mars 1896. Les premières organisations syndicales se rassemblent dans la FOA, devenue en 1904 la FORA (Federacion Obrera Regional Argentina), d'abord dominée par les anarchistes puis, à partir de 1915, par les socialistes.
C'est dans les années 1930 que se constituera la CGT. Cette constitution résulte d'un long combat entre anarcho-syndicalistes et sociaux-démocrates dans une situation où, face à un régime autoritaire le Parti Socialiste s'oriente à gauche. C'est d'ailleurs pendant ces années que, à partir d'âpres combats de résistance, les syndicats se développent, regroupant près de 500 000 adhérents en 1941 (soit 70,30% des travailleurs dans les principaux secteurs).
Le Parti Communiste Argentin, formellement constitué en 1920, vient de l'aile gauche de ce PS. Comme les autres partis communistes d'Amérique latine, celui d'Argentine – formé de jeunes militants souvent inexpérimentés – fut parmi les premières victimes de la stalinisation de l'Internationale Communiste. Très tôt, leurs directions furent inféodées à l'appareil central du Comintern. Dès la fin des années 1920 le principal dirigeant du PC argentin Codovilla fut un exécutant fidèle du stalinisme.
C'est donc dans des conditions difficiles internationalement et nationalement que des militants influencés par les positions de l'Opposition de Gauche cherchent à se regrouper et à prendre contact avec Trotsky.
En 1930 un coup d'état militaire installe au pouvoir un régime réactionnaire et opposé à toute tentative d'organisation de la classe. Ce coup d'état coïncide avec la mise en œuvre par l'I.C de la politique dite de « la troisième période ». Ainsi, au moment où le Parti Radical est attaqué par la dictature militaire, où s'accentuent les liens de subordination à l'impérialisme, et où le PS dans cette conjoncture, est entrainé à adopter une politique plus combattive, ce sont précisément eux qui deviennent les cibles privilégiées du PC argentin, dénoncés comme « radicaux-fascistes » et « sociaux-fascistes ». A l'intérieur du PC argentin, se créera une opposition qui porte le nom de «frontiste » par référence à sa défense du front unique. De là viendront également de jeunes militants qui se rallieront aux positions de Trotsky.
Lorsqu'en 1935-36, une remontée ouvrière fragilisera les bases du régime, c'est le moment du tournant de l'I.C. vers les fronts populaires et le PC argentin exprimera cette ligne ; la politique du PC argentin passe de la dénonciation sectaire de tous ceux qui se réclamaient de la démocratie et des indépendances nationales à la soumission ouverte devant l'impérialisme. Cette dernière volte-face entrainera d'autres ruptures.
Parmi tous les militants qui se réclament du trotskysme de véritables problèmes politiques expliquent les difficultés à constituer une organisation unie. D'abord ceux portant sur la caractérisation de l'Argentine: pays bourgeois « comme les autres » ou pays semi colonial ? Quel rapport entre les mots d'ordre démocratiques et nationaux et les mots d'ordre socialistes ? En d'autres termes, quelle application pratique de la théorie de la révolution permanente à la réalité argentine ?
S'il a été décidé de placer à la fin de ce Cahier un texte de N. Moreno, datant de 1948 (c'est-à-dire quelques années après que ce jeune militant a rompu avec l'une des organisations existantes et fondé son propre groupe), c'est que ce texte a l'avantage de préciser les positions des uns et des autres, ce qui aide à la compréhension des documents publiés dans ce Cahier.
C'est cet ensemble de faits et évènements qui a dicté la structure de ce Cahier.