Problèmes de la Révolution chinoise :
Chen Du-xiu,
l'Opposition de gauche et la
IV° Internationale


SOMMAIRE


               Présentation ……………………………………………………………………………………..………….. p. 2
               Chronologie   ……………………………………………………………………………………..………….. p. 6
               La rupture avec Staline .…………………………………………………………………………………….. p. 8
               La Lettre de Chen Du-xiu à tous les membres du PC……………………………………….…..……. p. 10
               Extrait d'un article de Chen Du-xiu dans la revue Hsin Ch'ingnien ………………......................…… p. 23
               Séance du Bureau Politique du PCC du 26 juin 1927 ……………………………………….……...… p. 14
               Lettre de Trotsky du 22 août 1930 ……………………………………………………………………...… p. 26
               Lettre de Trotsky à l'Opposition de gauche ………………………………………………………….….. p. 28
               Extrait du Bulletin International de l'Opposition communiste de gauche ………..….......................... p. 33
               Rapport de l'Opposition de gauche du PCC au Secrétariat International ……….....................…….. p. 35
               Extrait de Mes années passées avec Pen Shu-tsé de Peng Pi-Lan …………..........……………….. p. 36
               Chen Du-xiu face à la répression …………………………………………………………………………. p. 42
               Chen Du-xiu à la Cour suprême ………………………………………………………………………..… p. 43
               Débat dans l'Internationale …… …………………………………………………………………………... p. 48
               La lutte des classes dans la Révolution chinoise par Victor Serge ………………………............….. p. 50
               La Chine et la Constituante : article de Trotsky ……………………………………………………...….. p. 61
               La situation politique et les tâches de l'opposition (chinoise) ……………………………….......…… p. 63
               Les problèmes internes de la Révolution chinoise par J. Doriot ……………………….........………. p. 68
               Les dernières années de Chen Du-xiu …………………………… ;……………………....……………  p. 75
               La question Chen Du-xiu (lettre de Trotsky du 25 juin 1938) ……………….…….............…………… p. 76
               Les nouvelles de Chen Du-xiu (lettre de Trotsky du 11 mars 1939) ……………………..................… p. 77
               Changements dans l'analyse du PCC sur Trotsky et Chen Du-xiu (October Review)........................ p. 78
               Indications bibliographiques ……………………………………………………………………………….. p. 80



PRESENTATION

Pourquoi consacrer ce numéro des Cahiers du CERMTRI à Chen Du-xiu et à l'Opposition de gauche en Chine ?

L'année qui se termine aura marqué le 60ème anniversaire de la constitution de la République populaire de Chine qui est proclamée le 1er octobre 1949 par Mao Tsé-Toung sur la place Tien- An-Men, à l'issue d'un immense et profond bouleversement révolutionnaire et d'une guerre sans merci qui a achevé de liquider un régime en décomposition.

Il est souvent omis dans les célébrations de ce moment tournant de l'histoire de la Chine et qui a eu et a de profondes conséquences internationales que c'est en opposition avec la politique officielle prônée par la direction du Parti communiste chinois et par Mao Tsé-Toung lui-même que se produisit cet événement, sans aucun doute l'un des plus importants de la seconde moitié du XXème siècle.

Le PCC appelait, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, au “bloc des quatre classes” (classe ouvrière, paysanne, petite-bourgeoisie et nationale) ce qui signifiait, dans les faits, rechercher un partage du pouvoir avec le régime de Tchang Kaï-Chek.

Ce serait sortir des limites de ce Cahier que de se livrer à l'analyse des facteurs nationaux, notamment la montée irrépressible de la révolution agraire et l'instabilité sociale croissante dans les villes et internationaux, en particulier la puissance, dans le monde entier, d'une vague révolutionnaire menaçant jusque dans ses fondations l'ordre bourgeois – qui ont poussé la direction du PCC à abandonner, dans les faits, cette politique, rompant pour cela avec les consignes de Staline.

Il suffit de dire ici que cette politique d'alliance et de subordination à la bourgeoisie nationale n'était pas une nouveauté. Elle avait été, sur l'injonction et sous un strict contrôle de l'Internationale communiste sous direction stalinienne, celle pratiquée en Chine et elle avait abouti au massacre des militants communistes et des cadres syndicalistes, à une sanglante défaite du jeune mouvement ouvrier chinois en 1927

En 1919, avait commencé en Chine une large mobilisation populaire contre la mainmise impérialiste et le découpage du pays par le système des concessions et le règne, comme commis de l'impérialisme, des “seigneurs de la guerre”, mobilisation d'abord marquée par les manifestations de la jeunesse contre les “traités inégaux”. Puis, le mouvement avait entraîné les travailleurs des villes et de plus en plus largement, l'immense masse de la paysannerie paupérisée : « La terre à ceux qui la travaillent », « en finir avec les propriétaires fonciers et usuriers », établir les droits syndicaux et ouvriers, en finir avec la féroce exploitation des capitalistes locaux et des firmes impérialistes implantées sur le sol chinois : tels étaient les mots d'ordre, combinés à ceux de la démocratie, de la souveraineté et de l'unité nationale qui surgissaient de la mise en mouvement de tout un peuple.

Cette marche de tout un peuple opprimé et exploité débouchait sur la révolution, “l'irruption des masses sur la scène où se joue leur destin”, pour reprendre l'expression de Trotsky à propos de la Révolution d'octobre, une révolution qui remettait en cause tout le système de domination impérialiste, d'exploitation capitaliste et de pillage de la majorité paysanne du pays pat les propriétaires fonciers.

C'est tout naturellement, lorsqu'on parle de la seconde révolution chinoise que s'impose la référence à la Révolution d'octobre. En Russie aussi, il avait fallu liquider un pouvoir autocratique, poser comme une question centrale la question de la terre, des libertés : « Le pain, la paix, la terre, la liberté ! » étaient les mots d'ordre sans lesquels la révolution russe s'était développée. A sa tête, se trouvait la classe ouvrière, qui ne pouvait se mobiliser qu'en liant ses revendications politiques et sociales à l'ensemble des aspirations naissant de la mobilisation révolutionnaire des masses, qui ne pouvait vaincre et permettre la victoire qu'en réalisant ses propres objectifs : en liquidant l'Etat défendant la propriété privée des moyens de production, en lui substituant la République des conseils ouvriers et des paysans.

L'exemple de la Révolution russe inspire les jeunes révolutionnaires ouvriers, paysans, intellectuels qui voulaient s'organiser et agir pour aider à l'émancipation du peuple chinois. En même temps que la classe ouvrière chinoise connaissait un rapide mouvement d'organisation (formation de syndicats, grèves…), les marxistes commençaient à se regrouper et prenaient contact avec le représentant de l'Internationale communiste. En juillet 1921, le Parti communiste chinois officiellement est formé à l'issue d'un congrès réunissant douze délégués.

Alors que la révolution s'approfondit et que croît l'organisation des travailleurs, à la ville et à la campagne, le PCC assure des liens plus solides avec le mouvement des masses. De quelques centaines de militants, les effectifs du PCC passent en 1925 à 20 000 militants.

Mais sur quelle politique ? Au nom de la nécessité d'un “front unique anti-impérialiste” que légitime la situation “semi-coloniale” de la Chine et l'existence d'un puissant mouvement nationaliste qui appelle à la lutte anti-impérialiste, la direction stalinienne de l'Internationale communiste va imposer aux militants du PC non seulement leur adhésion au Kuomintang mais leur subordination politique à la direction bourgeoise de cette organisation.

Au fur et à mesure que celle-ci révèle son caractère anti-ouvrier, s'attaquant par la violence aux grèves, aux syndicats, aux militants communistes, les dirigeants de l'IC enjoindront au Parti communiste chinois de ne pas riposter, de ne pas s'armer, de ne pas se placer à la tête des soulèvements paysans pour “ne pas rompre l'unité”. Cette politique aboutira au désastre, au massacre des militants communistes et de milliers d'ouvriers à Shanghai en avril 1927.

La “tragédie de la révolution chinoise”, pour reprendre le titre du livre d'Isaacs peut ainsi se résumer : la direction de l'Internationale communiste – qui pour les cadres et les militants du Parti communiste chinois est sans contestation la direction qui a assuré la victoire de la Révolution d'Octobre – impose en Chine la politique que le Parti bolchevique a combattu, la politique de subordination à la bourgeoisie. C'est en combattant cette politique que le Parti bolchevique a gagné la majorité dans les soviets et permis la victoire.

On comprend que pour Trotsky et l'Opposition de gauche, la “question chinoise” ait eu une importance essentielle. D'abord à cause de l'importance de l'enjeu de la révolution chinoise – non seulement pour le peuple chinois mais pour l'avenir du mouvement ouvrier international et de l'URSS. Ensuite, parce que la révolution chinoise concentrait tous les problèmes de l'époque impérialiste et, en particulier, ceux du caractère de la révolution dans des pays industriellement arriérés et dominés par l'impérialisme, où des mots d'ordre qui s'imposaient au premier plan, ceux de la souveraineté nationale et de la terre, étaient ceux de la révolution bourgeoise au 18ème et au 19ème siècles mais dans des conditions où seule la classe ouvrière posant ses propres revendications pouvait la conduire à la victoire.

C'est pourquoi la révolution chinoise, lorsque l'Opposition de gauche internationale a commencé à se constituer, était, avec la destruction de la démocratie ouvrière en URSS, la collaboration de classes à l'échelle internationale, l'une des trois grandes lignes de délimitation au sein du mouvement ouvrier international.

Pour en revenir au début de cette présentation, la manière dont a été célébrée la proclamation de la République populaire de Chine a presque totalement occulté la Révolution de 1920-1927 et les causes de sa défaite dont l'examen est pourtant indispensable à toute compréhension sérieuse de ce qui s'est passé en 1949 et ses suites.

Plus encore, a été largement masqué le rôle que le trotskysme a joué dans le Parti communiste chinois et donc la place de la section chinoise de la IVème Internationale. Celle-ci a été construite notamment par Chen Du-xiu (1879-1942), fondateur et premier secrétaire du Parti communiste chinois que l'expérience de 1927 a amené à rompre avec Staline et à rejoindre le combat de Trotsky. Constructeur de la section chinoise de la IVème Internationale, combattant dans l'illégalité face à la répression sauvage du régime de Tchang Kaï-Chek, emprisonné pendant des années, rien n'a pu effacer son nom de l'histoire du mouvement ouvrier chinois. Rien n'a pu faire oublier le militant qui, après sept ans passés dans les geôles de Tchang Kaï-Chek, sans contact alors avec les groupes trotskystes, se refusait à renier ses idées et ses camarades comme condition de sa “reconnaissance” par le Parti communiste chinois qui aurait bien aimé profiter de son prestige.

« Votre exigence à mon égard est la suivante : si Chen Du-xiu ne veut pas être rangé dans les rangs des traîtres-bandits trotskystes, il doit déclarer ouvertement et franchement qu'il a quitté l'organisation des traîtres et des bandits trotskystes (…). Si je trouvais quelque témoin objectif qui puisse prouver que les trotskystes sont vraiment des traîtres à la nation, je serais vraiment le premier à me dresser pour les dénoncer ; s'il n'y a pas semblable témoin, je ne peux vous suivre dans l'accusation et la calomnie contre eux car, ma vie durant, je n'ai jamais fait pareille chose sans conscience. »

Bien évidemment, la création d'une organisation politique, son combat sont une œuvre collective qui ne saurait se réduire à l'un de ses protagonistes. Des centaines de militants communistes chinois, tirant les leçons de la défaite dans les pires circonstances devaient rejoindre les rangs de l'Opposition. De très nombreux étudiants chinois envoyés à Moscou partageaient les positions de Trotsky (nombre d'entre eux participèrent sous les mots d'ordre de l'Opposition aux manifestations qui en 1927 commémorèrent le 10ème anniversaire de la Révolution d'octobre.

C'est pour rappeler leur combat à tous, celui des militants et des groupes qui poursuivirent leur action sous la dictature du Kuomintang puis qui, pour beaucoup, restèrent détenus dans les prisons et les camps du régime maoïste sans jamais céder, que nous publions ce Cahier.

Dans les limites d'un Cahier de ce type, il nous est apparu que la manière la plus efficace et la plus conforme à la réalité des faits était “d'organiser” ce Cahier en réunissant un certain nombre de documents autour de Chen Du-xiu, grande figure de la vie intellectuelle chinoise, symbole du combat de la jeunesse contre l'oppression impérialiste, fondateur du Parti communiste et bâtisseur de l'Opposition.

Il s'agit de textes jusqu'alors dispersés et dont certains ne prennent leur pleine dimension que situés dans un ensemble d'articles et de documents parfois difficiles à se procurer ou ne se trouvant que dans des publications ou des ouvrages aujourd'hui épuisés, documents pour certains inédits en français.
Ils ont été rassemblés en quatre parties :
-La première – et qui est aussi celle qui réunit le plus de documents – est centrée sur la lettre “A tous les communistes chinois” (datée du 10 décembre 1929) dans laquelle Chen Du-xiu tire le bilan de la seconde révolution chinoise, établit lucidement les responsabilités (y compris la sienne) et se rallie aux positions de Trotsky ; les réaction de Léon Trotsky et la constitution d'une organisation trotskyste unifiée en Chine.
-La deuxième donne, en utilisant le cas de la France, quelques exemples du caractère international que prend la discussion sur la révolution chinoise.
-La troisième reprend la question des relations de Chen Du-xiu avec le mouvement de la IVème Internationale après sa libération des geôles du Kuomintang et l'importance que Trotsky donne à la reprise du dialogue politique avec le dirigeant chinois
-Enfin, pour conclure, ce Cahier donne un bref aperçu de la manière dont la personnalité et le rôle de Chen Du-xiu sont aujourd'hui discutés en Chine.